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Published on 27 septembre, 2019

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Évaluation de la parole et du langage chez les enfants des Premières Nations : une liste de vérification utile

Par Kelsi Breton

Les communautés des Premières Nations figurent parmi les populations du Canada qui sont les plus diversifiées sur les plans culturel et linguistique. Il existe plus de 600 différentes Premières Nations au pays, ce qui représente approximativement 50 langues différentes appartenant à 11 familles linguistiques.1,9 Pour cette raison, l’Ordre des Audiologistes et des Orthophonistes de l’Ontario (OAOO) les ont désignées « groupe d’intérêt spécial ». Non seulement s’agit-il d’une population très diversifiée, mais les données du recensement de 2016 révèlent que les peuples autochtones du Canada (Premières Nations, Inuits et Métis) s’avèrent la population la plus jeune qui connaît la croissance la plus rapide au pays. Un tiers des autochtones étaient âgés de 14 ans ou moins en 2016.9

En tant qu’orthophonistes, il est impératif de tenir compte des diverses appartenances linguistiques et culturelles des enfants que nous évaluons. Cependant, il existe très peu d’études portant sur les dialectes anglais, les styles culturels de communication et le développement du langage chez les autochtones.1 De plus, chaque nation est différente d’un océan à l’autre. Les outils d’évaluation utilisés par les orthophonistes ne tiennent pas compte de ces différences et ont été normalisés pour des enfants qui n’appartiennent pas aux Premières Nations du Canada.4 L’approche préconisée ici soulève des questionnements au sujet de la validité et de la pertinence de l’utilisation de ces outils auprès des enfants des Premières Nations.3

Il est aussi possible que des orthophonistes ignorent les différences culturelles et dialectales présentent dans la communauté.

Ball et Bernhardt (2008) fournissent un examen approfondi des caractéristiques phonologiques et phonétiques des dialectes anglais des autochtones et des différences présentes dans la morphosyntaxe, le vocabulaire et le discours des divers groupes autochtones. Ces différences peuvent empêcher de bien faire la distinction entre des styles de communication différents et des troubles de la communication.1 Peltier (2011) a signalé que le manque de familiarité avec les styles culturels de communication et les caractéristiques des dialectes anglais des Anishinaabe mène souvent à une identification erronée des styles courants de communication comme étant un trouble. Par conséquent, le processus d’évaluation peut possiblement sous-estimer les aptitudes langagières d’un enfant autochtone et expliquer le grand nombre d’enfants des peuples autochtones identifiés comme ayant besoin de services d’orthophonie.4,8

Une étude par sondage réalisée par Ball et Lewis (2011) a révélé que 67 % des orthophonistes ont répondu qu’ils n’ont pas l’impression que leur formation préparatoire à l’emploi ou leurs séances de formation continue les préparent bien à travailler avec des familles autochtones. Les orthophonistes ont aussi mentionné que ce qu’ils connaissent au sujet de leur travail auprès des familles autochtones, ils l’ont appris sur le tas.2 De plus, 70 % des répondants ont précisé que les méthodes occidentales ne sont pas appropriées lorsqu’on travaille avec ces familles.2

Comme la population autochtone connaît une croissance rapide et que nous ne disposons pas encore d’outils appropriés sur le plan culturel, que peuvent faire les orthophonistes pour tenir compte de la diversité culturelle et linguistique des enfants autochtones dans leurs évaluations?

Stratégies

Une étude documentaire a dévoilé beaucoup de stratégies que les orthophonistes peuvent prendre en considération lorsqu’ils effectuent des évaluations auprès d’enfants autochtones :

1. Examiner les guides de meilleures pratiques pour évaluer les enfants bilingues provenant de milieux différents sur les plans culturel et linguistique.3

2. Établir des partenariats au sein de la communauté1,7 :

  • entrer souvent en contact avec les agents de liaison culturelle (le cas échéant);
  • participer aux événements de la communauté1;
  • approfondir ses connaissances au sujet de la communauté, de ses valeurs et de ses pratiques culturelles.2,3

3. Collaborer avec les membres de la communauté :

  • faire participer les membres de la communauté au processus d’évaluation, si possible, afin qu’ils vous aident à interpréter l’information3;
  • examiner les outils d’évaluation et les méthodes d’évaluation actuelles avec eux et chercher des moyens de modifier la façon d’effectuer les évaluations pour que celles-ci soient plus appropriées sur le plan culturel2;
  • discuter du langage, des styles de discours et d’interaction perçue comme idéaux dans la communauté et apprendre à les connaître1,2,7.

4. Travailler en collaboration avec les familles autochtones à chaque étape de l’évaluation et faire en sorte que les aidants principaux participent directement aux évaluations2 :

  • établir des rapports respectueux et des relations de confiance avec les familles autochtones;
  • leur montrer que leur participation est précieuse sur le plan langagier5;
  • apprenez à connaître le point de vue des familles à propos du développement du langage1;
  • les partenariats avec les familles peuvent aider à mieux se préparer et comprendre, ainsi qu’à mieux réagir face aux problèmes de transition entre la maison et l’école5.

5. Élaborer un modèle d’évaluation comprenant de nombreuses visites à domicile et à la clinique pour observer le style de communication de l’enfant dans divers contextes7.

6. Évaluer les habiletés langagières à l’aide de diverses mesures3 :

  • La normalisation des tests n’est pas effectuée par rapport à des enfants autochtones et, par conséquent, ils sont intrinsèquement biaisés3.
  • Il faut combiner les résultats normalisés à ceux d’autres outils d’évaluation, par exemple, des questionnaires et des échelles d’évaluation, des méthodes d’évaluation centrées sur l’enfant, des outils d’évaluation fondés sur des critères ou des évaluations dynamiques, l’échantillon de langage et les méthodes holistiques telles que les évaluations basées sur les programmes d’études, sur les routines et sur le portfolio2,3.
  • De multiples mesures de communication aident à réduire les préjugés et à mieux saisir et refléter les compétences de l’enfant.3

7. Prévoir jusqu’à une demi-heure de jeu non verbal avant l’évaluation.1

8. Effectuer les tâches de compréhension du langage avant les tâches de production du langage.1

9. Prendre du recul par rapport aux différences relatives aux dialectes anglais des autochtones cernées lors de l’évaluation de l’articulation.7

  • Étudier les répertoires phonétiques de la langue de votre communauté pour vous aider à prévoir les différences dialectales qui pourraient ressortir de l’évaluation du langage.
  • Par exemple, les substitutions, les erreurs de vocalisation et les sons peuvent être utilisés indifféremment et souvent.7
  • Les enfants peuvent commencer à aller à l’école avec des répertoires phonétiques appartenant aux dialectes anglais des autochtones, lesquels englobent rarement tous les sons et toutes les voyelles du répertoire anglais standard.7
  • L’exposition à l’anglais standard en classe contribuera à augmenter graduellement leur répertoire.7
  • Prendre du recul : ne pas recommander immédiatement un traitement. Réévaluer dans un an les enfants qui présentent ces erreurs; en attendant, informez les enseignants au sujet des différences dialectales anglaises des Autochtones.7
  • Au moment de la réévaluation, entreprendre des traitements d’orthophonie si les différences ne se sont pas dissipées pour s’aligner sur l’anglais standard.7

10. Effectuer l’évaluation narrative à l’aide du récit

  • La configuration en cercle et l’utilisation d’une pierre de parole s’avèrent un moyen efficace et pertinent du point de vue culturel pour rassembler les enfants et les membres de la communauté.6
  • On y a traditionnellement recours dans beaucoup de communautés autoctones.6
  • Cela peut facilement être mis en œuvre dans la classe.6

Effets cliniques

Les résultats de l’étude documentaire ont permis de cerner la présence de multiples variables pouvant influencer l’évaluation de la parole et du langage des enfants autochtones. De nombreux thèmes courants sont ressortis, dont la nécessité de modifier les méthodes d’évaluation et d’élaborer des outils d’évaluation plus appropriés sur le plan culturel ou un outil d’évaluation conçu spécialement pour les enfants autochtones. D’ici là, les orthophonistes doivent continuer de modifier leur méthode d’évaluation lorsqu’ils travaillent avec les familles autochtones.


Références

  1. Ball, J., & Bernhardt, B. M. (2008). First Nations English dialects in Canada: Implications for speech‐language pathology. Clinical Linguistics & Phonetics22(8), 570-588.
  1. Ball, J., & Lewis, M. (2011). “An Altogether Different Approach”: Roles of Speech-Language Pathologists in Supporting Indigenous Children’s Language Development. Canadian Journal of Speech-Language Pathology & Audiology35(2).
  1. Eriks-Brophy, A. (2014). Assessing the Language of Aboriginal Canadian Children: Towards More Culturally Valid Approach. Canadian Journal of Speech-Language Pathology & Audiology38(2).
  1. Findlay, L. C., & Kohen, D. E. (2013). Measures of language outcomes using the Aboriginal Children’s Survey. Health reports24(1), 10.
  1. Peltier, S. (2017). An Anishinaabe Perspective on Children’s Language Learning to Inform “Seeing the Aboriginal Child”. Language and Literacy19(2), 4-19.
  1. Peltier, S. (2014). Assessing Anishinaabe Children’s Narratives: An Ethnographic Exploration of Elder’s Perspectives. Canadian Journal of Speech-Language Pathology and Audiology38(2), 174-193.
  1. Peltier, S. (2011). Providing Culturally Sensitive and Linguistically Appropriate Services: An Insider Construct. Canadian Journal of Speech-Language Pathology & Audiology35(2).
  1. Sterzuk, A. (2008). Whose English counts? Indigenous English in Saskatchewan schools. McGill Journal of Education/Revue des sciences de l’éducation de McGill43(1), 9-19.
  1. Statistics Canada. (2017). Aboriginal Peoples in Canada: Key Results from the 2016 Census. Repéré à https://www150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/171025/dq171025a-eng.htm

À propos de l’auteure

Kelsi Breton is a graduate student of Mi’kmaq ancestry and is in her final year of the speech-language pathology program at Western University. Prior to her studies at Western, Kelsi was an English as a Second Language (ESL) teacher in Thailand and online for South Korean students. During her time at Western, she has completed placements in both Anishinaabe (Whitedog and Grassy Narrows) and Mi’kmaq (Elsipogtog) communities.

 




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